JULES BARBEY D'AUREVILLY

Ecrivain français, né le 2 novembre 1808 à Saint-Sauveur-le-Vicomte (Manche) et décédé le 23 avril 1889 à Paris .

En consacrant une page à Jules Barbey d'Aurevilly, nous faisons une entorse à la politique littéraire de cette rubrique, supposée;ne traiter que les écrivains contemporains, spécialisés dans le roman noir. Mais Alice Midal en parle avec tellement de passion que nous plaçons cette exception sur le compte d'une exploration romanesque aux origines du polar.

De noblesse récente (18ème siècle),; Barbey d'Aurevilly; fut, tour à tour républicain, puis démocrate, avant d'effectuer un virage à 360 degrés pour devenir le plus intransigeant des monarchistes, sous l'influence d'un de ses maîtres à penser, Joseph de Maistre. Journaliste, avant de se muer en polémiste puis en noveliste, il méprise les valeurs de ce qu'il appelle "le siècle bourgeois". Il rencontre Victor Hugo, admire les Ecossais Walter Scott et Robert Burns, le poète Lord Byron et, dans ses articles, fait découvrir Stendhal, réhabilite Balzac, défend Baudelaire ainsi que le très décrié "Madame Bovary" de Flaubert. 

Jules Barbey d'Aurevilly mène la vie d'un dandy parisien mais il s'inspire de ses racines normandes pour planter le cadre de;ses intrigues, romans et recueils de nouvelles. Le plus célèbre d'entre-eux paraît en 1874. Il s'agit de "Les diaboliques" qui engendre un énorme scandale. Les exemplaires sont saisis et retirés de la vente. L'auteur est poursuivi pour "outrage à la morale publique, aux bonnes moeurs et complicité" ; il doit à l'intervention de Gambetta d'échapper à une condamnation. Finalement, l'orage se calme et neuf ans plus tard (1883), six ans seulement avant sa mort,"Les diaboliques" sera réédité. Cette oeuvre est considérée par beaucoup comme l'ancêtre du roman policier.

 Du génie en... 70 pages !

Ce soir-là, chez la baronne de Mascrany, un premier narrateur entend un brillant causeur raconter une partie de"whist" (l'ancêtre du bridge) ayant eu lieu chez madame de Beaumont. Il n’a pas lui-même assisté à la partie. Il rapporte le récit que lui en fit un vieux parent. Un joueur anglais, Hartford, arrive en compagnie d’un inconnu, un Écossais de ses amis, Marmor de Karkoël. Ce dernier est choisi pour partenaire du marquis de Saint-Albans. Hartford fait face à la comtesse du Tremblay de Stasseville. Karkoël se révèle être «le dieu du chelem».Tandis que la comtesse de Stasseville perd son argent avec l’indifférence aristocratique qu’elle met à tout.

Dans un monde où tous les enthousiasmes sont sévèrement défendus, la comtesse de Stasseville est comme une eau dormante sous les nénuphars. On ignore les motifs de ses actes. Rien du dedans n’éclaire ses dehors. Rien du dehors ne se répercute au dedans. Les plus obstinés curieux ont fini par renoncer à la déchiffrer : dans le fond de l’âme de cette femme, disent-ils, il n’y a probablement rien. Karkoël, lui, vient des brumes des îles Shetland où Walter Scott situe son Pirate.

Cette «sublime histoire», le silencieux Karkoël est venu «la reprendre, en sous-œuvre, avec des variantes», dans une petite ville ignorée des côtes de la Manche. On sait que pendant douze ans il s’est battu, aux Indes, contre les Marathes. Mais il n’en parle jamais. Marmor de Karkoël est aussi indéchiffrable, à sa manière, que la comtesse de Stasseville. Seules comptent les cartes, dans sa vie. Est-ce une passion réelle ? Ou s’est-il donné cette passion comme on se donne une maladie ? Ou cette passion n’est-elle là que pour cacher son âme ? Toujours est-il que cette passion, il l’inocule comme une peste à tous les hommes de la petite ville. Tous viennent jouer chez lui, de neuf heures du matin à cinq heures de l’après-midi, avant de se retrouver le soir, dans le monde, pour jouer encore. Karkoël les tient par leur passion, paraissant les avoir ensorcelés. La comtesse de Stasseville se montre froide et impersonnelle à l’égard de Karkoël, qui lui répond par une politesse du même genre. La comtesse réussit le tour de force de faire preuve — sans rien révéler d’elle-même — d’un esprit mordant, et même féroce, qui n’épargne pas Karkoël.

Le narrateur se lance alors dans une étude à la Cuvier à travers l’examen physiologique (le corps étant «la moulure de l’âme») d’une femme des profondeurs, destinée «à des cohabitations occultes», passionnée pour le mystère, créant du mystère, «et l’aimant jusqu’au mensonge, car le mensonge, c’est du mystère redoublé». Après le Bonheur dans le crime, c’est «le bonheur dans l’imposture».

À travers ce portrait, le dandy Barbey aborde un thème qu’il affectionne particulièrement : celui du mensonge, de l’hypocrisie, celui des;masques. Il y a une «effroyable, mais enivrante félicité» dans l’idée que l’on ment, que l’on trompe ; dans l’idée d’être seul à savoir qui l’on est... Et cette félicité a la profondeur enflammée de l’enfer. Car le mot diabolique, appliqué à l’intensité de la jouissance, exprime la même chose que le mot divin : des sensations allant jusqu’au surnaturel. Le narrateur décrit une nouvelle partie de whist, à laquelle il assiste lui-même. La fille de la comtesse tousse affreusement. La comtesse a pris l’habitude, lorsqu’elle joue, de mâchonner des tiges de réséda. Et une bague qu’elle porte au doigt rappelle au narrateur qu’il a surpris un jour Karkoël affairé autour d’une bague. Whist signifie silence. Et les personnages principaux de la nouvelle sont en effet des silencieux. Le narrateur ne soulève une partie des cartes que bien des années plus tard, lorsqu’il revient dans cette petite ville. Le dessous de ces quelques cartes révèle trois cadavres. Et le narrateur pense avoir la preuve que la comtesse est morte comme elle a vécu : sans parler, même à son confesseur — et donc sans repentir.

Pour moi c’est l’ancêtre du roman policier. Rien n’y manque et le tout en 70 pages ! Vous n’oublierez pas ce livre : chaque mot, chaque point, chaque virgule est à sa place et quand vous verrez des résédas vous penserez à ce livre. C’est génial ! Il fut repris dans les diaboliques (voir ci-contre) !

                       Alice Midal.

"Les dessous d'une partie de whist", nouvelle de jules Barbey d'Aurevilly.

                            Ma note : 20/20.